De Burdigala à Bordeaux

Bordeaux est l’une des plus anciennes villes de France encore en activité continue. Son histoire est indissociable de la Garonne, du commerce, du vin et des grands courants politiques européens. De Burdigala, modeste port gaulois, à la capitale régionale contemporaine, Bordeaux s’est construite par strates successives où se mêlent influences celtes, romaines, médiévales, anglaises et françaises.
1. La naissance de Bordeaux : un site naturel exceptionnel
1.1 Un territoire façonné par l’eau
La naissance de Bordeaux est intimement liée à sa géographie fluviale, non seulement à la Garonne, mais aussi à deux cours d’eau aujourd’hui en grande partie disparus : la Devèze et le Peugue. Ces rivières modestes ont pourtant joué un rôle déterminant dans l’implantation humaine et l’organisation de la ville primitive.
Le site se développe sur une zone basse et marécageuse, située à un point stratégique de la Garonne, là où le fleuve commence à s’élargir avant de former l’estuaire de la Gironde. Cette position permet à la fois l’accès à l’océan Atlantique et la remontée vers l’intérieur des terres.
La Devèze
La Devèze est un petit cours d’eau côtier qui prenait sa source au nord-ouest de l’actuelle agglomération bordelaise (près de l’aéroport de Mérignac dans le lieu dit « Beau désert ») et se jetait dans la Garonne à proximité du noyau urbain primitif. Dans l’Antiquité, elle formait une anse naturelle navigable, servant de refuge aux embarcations légères et de point de débarquement protégé. Saviez-vous que son tracé correspond aujourd’hui à la rue de La Devise?

La Devèze est généralement identifiée par les historiens comme l’élément central du premier port de Burdigala. Elle explique en grande partie l’étymologie du nom de la ville, souvent interprété comme « abri dans la boue » ou « refuge marécageux ». Avec le temps, l’ensablement et l’urbanisation ont entraîné sa disparition progressive.
Pour savoir ce qu’est devenu le Devèze et la découvrir aujourd’hui, cliquez ici.
Le Peugue
Le Peugue, autre ruisseau essentiel, prenait sa source à Pessac et traversait le site de Bordeaux d’ouest en est avant de rejoindre la Garonne. Elle alimentait les zones humides, fournissait de l’eau douce et structurait l’habitat gaulois puis gallo-romain. Son tracé correspond aujourd’hui à plusieurs axes urbains majeurs du centre-ville notamment le cours d’Alsace Lorraine.

Durant l’Antiquité et le Moyen Âge, le Peugue joue un rôle sanitaire et économique : elle permet l’évacuation des eaux, alimente les artisans et marque des limites naturelles dans l’espace urbain.
Les dernières traces du Peugue aux alentours de Mériadeck ont disparu il y a environ 30 ans pour les travaux du tramway. Davantage d’information sur le Peugue ici.
Si vous souhaitez découvrir le Peugue aujourd’hui, je vous rassure, Pessac a fait mieux que Bordeaux, découvrez un site vert pour effectuer quelques enjambées : « Le bois des sources du Peugue ».
1.2 Un système hydrographique fondateur
À l’origine, la Garonne, la Devèze et le Peugue forment un système hydrographique cohérent, complété par des marais, des criques et des zones humides. Le célèbre Port de la Lune doit son nom à la courbure en croissant du fleuve, qui offre un mouillage naturel protégé des vents et des courants violents.
Les sols alluviaux fertiles favorisent l’agriculture, tandis que les voies d’eau servent très tôt de routes commerciales, bien avant l’aménagement de routes terrestres. La progressive canalisation puis le recouvrement de la Devèze et de le Peugue à partir du Moyen Âge et surtout de l’époque moderne témoignent de l’adaptation constante de Bordeaux à son environnement.
Pour en savoir + sur le recouvrement de le Peugue, cliquez ici
2. Avant Bordeaux : les origines gauloises
2.1 Le peuple fondateur : les Bituriges Vivisques
Avant l’époque romaine, le territoire de Bordeaux est occupé par un peuple gaulois : les Bituriges Vivisques. Contrairement à leurs cousins du Berry, les Bituriges Cubes, ils sont installés dans le Sud-Ouest. Leur origine exacte reste discutée, mais ils semblent issus d’une migration venue du centre de la Gaule.
Ils s’implantent dans une zone stratégique, à la rencontre de l’océan Atlantique, de la Garonne et des routes commerciales reliant l’arrière-pays aquitain au reste du territoire. Cette position leur permet de contrôler les échanges de produits précieux comme l’étain, le sel ou encore l’ambre.
Le premier établissement est situé près d’un ancien bras de la Garonne, probablement dans l’actuel quartier Saint-Pierre. Il s’agit d’abord d’un port fluvial — un comptoir commercial (emporium) — avant de devenir une véritable agglomération. L’habitat est constitué de constructions en bois et en torchis, organisées autour de l’activité portuaire.
L’économie locale repose sur le commerce du sel, des métaux et du poisson, ainsi que sur une viticulture encore primitive. Dès l’origine, le site se distingue donc par sa vocation marchande.
Le nom Burdigala serait d’origine celtique. Il est généralement interprété comme « abri dans la boue » ou « refuge marécageux », une appellation qui correspond bien au paysage humide et marécageux des débuts.
2.2 Un site stratégique qui attire Rome
Burdigala n’est ni une place militaire majeure ni une capitale politique à l’époque gauloise : sa force réside dans son rôle d’intermédiaire commercial. Les Bituriges Vivisques assurent les échanges entre les peuples de l’Atlantique, les Ibères et les populations de l’intérieur de la Gaule.
Cette intégration précoce aux réseaux économiques explique le destin du site lors de la conquête romaine.
Au Ier siècle avant J.-C., après la victoire de Jules César dans la Guerre des Gaules (58-51 av. J.-C.), la Gaule passe sous domination romaine. Plutôt que de créer une ville ex nihilo, les Romains choisissent de développer Burdigala, déjà prospère et stratégiquement située.
L’intégration se fait progressivement : le comptoir gaulois est restructuré selon les modèles urbains romains, avec l’aménagement de voies, d’édifices publics et d’un véritable plan urbain. Burdigala entre alors dans une nouvelle phase de son histoire, celle d’une cité gallo-romaine en plein essor.
3. Burdigala romaine : naissance d’une ville (Ier siècle av. J.-C. – Ve siècle)
3.1 La fondation romaine
Après la conquête de la Gaule par Jules César (vers 56 av. J.-C.), Burdigala devient une cité gallo-romaine prospère. Les Romains y appliquent leur modèle urbain :
- un plan orthogonal,
- un forum,
- des thermes,
- un amphithéâtre (le futur Palais Gallien),
- des temples et des villas.
Burdigala est intégrée à la province d’Aquitaine, puis devient capitale de l’Aquitaine Seconde.

3.2 Une ville intellectuelle et commerçante
Au IVe siècle, Bordeaux connaît son âge d’or romain. Elle est célèbre dans tout l’Empire pour ses écoles. Le poète Ausone, précepteur de l’empereur Gratien, décrit une ville riche, cultivée, entourée de vignes.
Le vin bordelais commence déjà à s’exporter grâce aux voies fluviales et maritimes. Les amphores retrouvées témoignent d’un commerce intense avec la Bretagne romaine et l’Hispanie.
4. Des invasions à la renaissance médiévale (Ve – Xe siècle)
4.1 Le choc des invasions
À partir du Ve siècle, Bordeaux subit les grandes invasions :
- les Vandales,
- les Wisigoths (qui font de Bordeaux une ville importante de leur royaume),
- puis les Francs.
La ville se contracte, se fortifie, et perd une partie de sa population. Les monuments romains sont démantelés pour servir de carrières de pierres.
4.2 Le rôle de l’Église
Durant le haut Moyen Âge, l’Église devient le principal facteur de continuité. Bordeaux est un siège épiscopal majeur. Des basiliques et abbayes structurent la ville, notamment autour de Saint-Seurin.
5. Bordeaux médiévale : ports, portes et commerce (XIe – XVe siècle)

5.1 Une ville ouverte sur le monde
À partir du XIe siècle, Bordeaux renaît grâce au commerce. La ville se dote de remparts percés de nombreuses portes (porte Cailhau, porte de la Monnaie, porte d’Aquitaine…), qui contrôlent les flux de marchandises.
Le port de la Lune devient un centre névralgique du commerce atlantique.

5.2 Le vin, moteur de la prospérité
Le vignoble bordelais se développe fortement au Moyen Âge. Le vin devient la principale richesse de la ville, exporté vers l’Angleterre, la Flandre et les pays hanséatiques.
Les bourgeois bordelais obtiennent de nombreux privilèges commerciaux, notamment la police des vins, qui favorise les productions locales.
6. Bordeaux anglaise : le temps des duchés (1154–1453)
6.1 Le duché d’Aquitaine
En 1154, par le mariage d’Aliénor d’Aquitaine avec Henri II Plantagenêt, Bordeaux passe sous domination anglaise. Elle devient l’une des principales villes du duché d’Aquitaine, tout en conservant une large autonomie.

6.2 Une prospérité sans précédent
Sous domination anglaise, Bordeaux connaît une prospérité exceptionnelle :
- explosion du commerce du vin (le fameux claret),
- enrichissement des négociants,
- développement urbain et architectural.
La ville reste majoritairement fidèle à la couronne anglaise pendant la guerre de Cent Ans, par intérêt économique plus que par loyauté politique.
6.3 Le retour à la France
En 1453, après la bataille de Castillon, Bordeaux est reprise par les troupes de Charles VII. La fin de la domination anglaise marque un tournant brutal.
7. Bordeaux française : contrôle royal et modernisation (XVe – XVIIIe siècle)

Pour affirmer son autorité, le roi fait construire deux forteresses :
- le Château du Hâ, (actuellement Palais de la Justice et école nationale de la magistrature)
- le Château Trompette (emplacement de l’actuelle esplanade des Quinconces)

Progressivement, Bordeaux se réintègre au royaume de France. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la ville devient l’un des plus grands ports de France, au cœur du commerce colonial (vin, sucre, café, esclavage – une histoire complexe et douloureuse).
Le XVIIIe siècle transforme Bordeaux en ville des Lumières, avec ses grandes places, ses façades classiques et son urbanisme harmonieux.

8. Approfondissements : géographie cachée et héritage urbain
8.1 Le tracé ancien de le Peugue sous la ville actuelle
Aujourd’hui invisible, le Peugue continue pourtant de structurer Bordeaux en profondeur. Son ancien tracé correspond à plusieurs axes majeurs du centre-ville, notamment autour des quartiers actuels de Mériadeck, de l’Hôtel de Ville et de la place Pey-Berland. Canalisée dès le Moyen Âge puis progressivement recouverte, elle devient un égout à ciel fermé avant de disparaître totalement du paysage.
Cette rivière souterraine explique certaines particularités urbaines :
- la largeur inhabituelle de certaines rues,
- des zones historiquement humides,
- des problèmes récurrents d’infiltration et de fondations.
Le Peugue reste encore aujourd’hui intégrée au réseau d’assainissement bordelais, rappelant que la ville moderne repose littéralement sur son hydrographie ancienne.
8.2 Focus archéologique : vestiges de la Bordeaux primitive
Les fouilles archéologiques menées depuis le XIXe siècle ont mis au jour de nombreux indices de la Bordeaux originelle :
- quais antiques en bois et en pierre près de la Garonne,
- pieux d’amarrage dans les zones anciennement occupées par la Devèze,
- céramiques gauloises et amphores romaines attestant d’un commerce précoce,
- traces d’habitats sur pilotis adaptées aux sols marécageux.
Ces découvertes confirment que Bordeaux est d’abord une ville-port adaptée à l’eau, bien avant d’être une ville monumentale.
8.3 Bordeaux et les villes nées de rivières disparues
Bordeaux s’inscrit dans une famille de villes européennes construites sur des cours d’eau aujourd’hui effacés :
- Paris avec la Bièvre,
- Londres avec la Fleet,
- Bruxelles avec la Senne,
- Rome avec des affluents du Tibre.
Comme elles, Bordeaux a d’abord utilisé ses rivières comme ressources vitales avant de les canaliser puis de les enfouir pour répondre aux exigences sanitaires, militaires et urbaines. Ce processus révèle une tension constante entre nature et urbanisme.
8.4 Géohistoire de Bordeaux : marais, palus et assèchements
Le territoire bordelais est à l’origine un espace de palus, de marécages et de terres inondables. Dès l’Antiquité, puis surtout au Moyen Âge et à l’époque moderne, des travaux d’assèchement sont entrepris pour gagner des terres cultivables et urbanisables.
Les digues, fossés et canaux transforment progressivement le paysage. Cette maîtrise de l’eau permet l’expansion du vignoble sur les graves et les coteaux, tout en repoussant les zones humides vers l’extérieur de la ville.
Cette longue lutte contre l’eau forge une identité bordelaise singulière : une ville qui ne nie pas son environnement, mais qui le dompte, l’adapte et l’intègre à son développement.
Conclusion
L’histoire de Bordeaux est celle d’une ville née de l’eau et du commerce. La Garonne, la Devèze et le Peugue ont façonné son implantation, tandis que les Bituriges Vivisques ont posé les bases d’une cité marchande appelée à un destin européen. De Burdigala à la métropole actuelle, Bordeaux demeure un palimpseste où chaque rue, chaque place et chaque quai conserve la mémoire d’un paysage ancien aujourd’hui en grande partie invisible, mais toujours actif.
