BORDEAUX FRENCH IMMERSION

Alienor d'Aquitaine - Bordeaux French Immersion

Aliénor d’Aquitaine

Histoire de Bordeaux · XIIe siècle

Aliénor d’Aquitaine : la femme qui changea le destin de Bordeaux

Duchesse d’Aquitaine, reine de France puis reine d’Angleterre, mère de Richard Cœur de Lion : Aliénor est l’une des femmes les plus extraordinaires du Moyen Âge — intelligente, cultivée, follement libre pour son époque, et de dix ans en dix ans toujours au cœur du jeu politique européen. À Bordeaux, son histoire a une résonance particulière : c’est ici, dans la cathédrale Saint-André, que son destin a basculé pour la première fois.

Par Typhaine d’Argent · Temps de lecture environ 14 minutes
Représentation d'Aliénor d'Aquitaine veillant sur Bordeaux

Aliénor, couronnée, veillant sur Bordeaux et la flèche de la cathédrale Saint-André — illustration.

Son histoire, étape par étape
v. 1122–1124

Une jeunesse aristocratique et chatoyante

Pour comprendre Aliénor, il faut oublier un instant la France telle que nous la connaissons aujourd’hui. Au XIIe siècle, le royaume est morcelé en principautés et en duchés. L’Aquitaine, elle, est un territoire immense, riche, et incroyablement vivant : par les ports de Bordeaux et de La Rochelle, les navires apportent des soieries, des épices, des teintures et des bijoux venus du Midi et de la Méditerranée. Une effervescence de couleurs, de parfums et de musiques que peu de cours d’Europe du Nord peuvent alors égaler.

Aliénor naît dans ce décor probablement vers 1122 ou 1124 — Bordeaux, Poitiers et Belin ont tous été évoqués comme lieu de naissance, sans certitude, la cour des ducs d’Aquitaine étant itinérante et se déplaçant sans cesse entre plusieurs résidences.

Une famille de ducs et de troubadours

Aliénor est la fille de Guillaume X, duc d’Aquitaine, et d’Aénor de Châtellerault. Mais c’est son grand-père, Guillaume IX, qui marque le plus profondément son imaginaire : il est considéré comme le tout premier troubadour dont des œuvres nous soient parvenues, un duc-poète qui chantait l’amour, le désir et la fantaisie dans une langue vernaculaire, l’occitan, à une époque où seul le latin était jugé digne d’écriture sérieuse.

Aliénor grandit ainsi dans une cour où le pouvoir politique côtoie la poésie, la musique et une certaine liberté de ton. Elle y développe très tôt le goût de la fête, des belles étoffes et des idées, et surtout une indépendance d’esprit peu commune pour une femme de son rang — un tempérament qui la suivra toute sa vie.

Enluminure représentant Guillaume IX d'Aquitaine, grand-père d'Aliénor et premier troubadour connu

Guillaume IX d’Aquitaine, dit « le Troubadour », grand-père d’Aliénor. Manuscrit BnF, ms. fr. 12473 (XIIIe siècle).

Bibliothèque nationale de France, via Wikimedia Commons — domaine public

Portrait romantique d'Aliénor d'Aquitaine par Frederick Sandys, 1858

Aliénor vue par le peintre préraphaélite Frederick Sandys en 1858 — un portrait romantique victorien, non un visage authentique : aucun portrait fidèle d’elle ne nous est parvenu.

National Museum Cardiff, via Wikimedia Commons — domaine public

Comment grandit une future duchesse ?

Nous ne possédons évidemment pas l’emploi du temps scolaire d’Aliénor. Nous savons en revanche qu’une héritière de son rang grandit dans un environnement aristocratique cultivé et reçoit une formation adaptée à son futur rôle : religion, littérature, culture de cour, mais aussi usages sociaux et politiques indispensables à une grande dame. Recevoir des vassaux, voyager, négocier des alliances et administrer des domaines font partie de la vie du pouvoir. L’équitation est également essentielle dans une cour qui se déplace constamment.

1137

Duchesse d’Aquitaine

En 1137, Guillaume X part en pèlerinage vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Il meurt en chemin, probablement d’une intoxication alimentaire. Aliénor, qui n’a pas encore quinze ans, devient alors duchesse d’Aquitaine et héritière d’un territoire immense — plus vaste que le domaine du roi de France lui-même.

Elle représente désormais l’un des partis les plus convoités d’Europe : n’importe quel seigneur ambitieux rêverait de l’épouser pour mettre la main sur l’Aquitaine. Conscient du danger, le roi de France Louis VI organise en urgence son mariage avec son propre fils, le futur Louis VII.

Sceau personnel d'Aliénor d'Aquitaine, en grand

Le sceau personnel d’Aliénor — une des rares représentations véritablement contemporaines de la duchesse, debout, couronnée, tenant fleuron et oiseau.

Wikimedia Commons

25 juil.1137

Un mariage royal à Bordeaux

Et c’est à Bordeaux que la jeune duchesse entre véritablement dans la grande histoire européenne.

Aliénor épouse le futur Louis VII le 25 juillet 1137 dans la cathédrale Saint-André de Bordeaux. Par ce mariage, Louis devient duc d’Aquitaine du chef de son épouse.

Quelques jours plus tard, à peine la nouvelle a-t-elle le temps de circuler, Louis VI meurt à son tour. Les jeunes époux deviennent roi et reine de France. Aliénor, adolescente quelques semaines auparavant, se retrouve reine — un vertige que l’on imagine à peine.

La cathédrale Saint-André de Bordeaux, vue aérienne

La cathédrale Saint-André aujourd’hui, vue depuis les airs.

Enluminure médiévale représentant un mariage royal béni par un évêque

Enluminure médiévale (Grandes Chroniques de France) illustrant la bénédiction d’un mariage royal, dans le style de celui d’Aliénor et Louis VII.

À voir pendant votre séjour à Bordeaux La cathédrale Saint-André se visite encore aujourd’hui en plein centre-ville. C’est probablement le lieu bordelais le plus concret pour raconter Aliénor : près de neuf siècles plus tard, nous pouvons toujours nous tenir à l’endroit où fut célébré son premier mariage.
1137–1147

Une reine du Midi à la cour de Paris

Le choc a dû être rude. Aliénor quitte une Aquitaine éclatante, parfumée, où les troubadours chantent dans les jardins, pour rejoindre le Paris étroit et boueux du royaume capétien — une ville dont les rues, à l’époque, ne sont pas pavées : la boue, les eaux usées et les immondices s’y mélangent, et il faudra attendre la fin du siècle suivant pour que Philippe Auguste, excédé par l’odeur montant sous ses fenêtres, fasse enfin paver les rues de la capitale. La légende veut qu’Aliénor, arrivant avec ses coffres de soieries et ses musiciens, ait trouvé la cour de France bien terne en comparaison de celle qu’elle avait quittée.

Son mari, lui, est presque son opposé. Second fils du roi Louis VI, Louis VII n’était pas destiné au trône : élevé pour l’Église, éduqué au chapitre de Notre-Dame de Paris, il rêvait de devenir moine et garde toute sa vie une piété presque monastique. C’est la mort accidentelle de son frère aîné qui a fait de lui, à onze ans, l’héritier de la couronne. Entre la duchesse pétillante et son roi austère, l’incompatibilité de tempérament est presque écrite d’avance.

Point de langue On raconte souvent qu’Aliénor aurait « civilisé » la cour de France et inventé l’amour courtois à elle seule. C’est une belle légende — mais les historiens modernes la nuancent beaucoup : Paris avait déjà sa propre vie culturelle, et rien ne prouve qu’Aliénor y ait joué un rôle plus déterminant que d’autres grandes dames de son temps. La légende, elle, a la vie dure — et c’est aussi ce qui rend cette histoire si romanesque.

Le couple met des années à avoir un enfant, puis n’aura que deux filles, Marie et Alix — jamais le fils tant espéré. Pour un royaume médiéval, c’est un problème politique autant qu’intime.

1147–1149

La deuxième croisade

En 1147, Aliénor accompagne Louis VII lors de la deuxième croisade — et c’est un événement en soi : elle part avec sa propre maison, ses dames de compagnie, et devient ainsi l’une des toutes premières femmes de haut rang à prendre part à une expédition normalement réservée aux hommes en armes. Le geste choque une partie de la chrétienté, pour qui une croisade n’est pas un voyage de cour.

Le voyage conduit le couple royal à travers l’Europe, Constantinople, puis jusqu’à Antioche, en principauté croisée, où règne son oncle paternel Raymond de Poitiers — de peu plus âgé qu’elle. Un désaccord profond y oppose les époux sur la suite de l’expédition : Aliénor souhaite rester soutenir son oncle contre les forces musulmanes voisines, Louis veut continuer vers Jérusalem. C’est à ce moment que naissent les rumeurs qui la poursuivront toute sa vie.

Zoom sur une rumeur

Aliénor et son oncle Raymond : qu’en disent vraiment les historiens ?

Raymond de Poitiers est le fils cadet de Guillaume IX — donc le propre oncle d’Aliénor, mais un oncle né si tard qu’il n’a probablement qu’une petite dizaine d’années de plus qu’elle. Sans héritage en Aquitaine, il avait fait carrière ailleurs et était devenu, par mariage, prince d’Antioche.

Lors du séjour du couple royal à Antioche en 1148, des chroniqueurs contemporains — notamment Jean de Salisbury et Guillaume de Tyr — rapportent que Raymond se montre d’une attention et d’une proximité inhabituelles envers sa nièce, au point que Louis VII en prend ombrage. Guillaume de Tyr ira jusqu’à parler d’infidélité. C’est de là que naît la rumeur d’une relation incestueuse.

Mais la prudence s’impose : aucune preuve matérielle n’existe, les chroniqueurs hostiles à Aliénor avaient un intérêt politique évident à noircir sa réputation, et la plupart des historiens actuels jugent l’accusation infondée — expliquant plutôt cette proximité par la culture aquitaine, plus démonstrative, et par le simple soulagement d’Aliénor à retrouver, si loin de Paris, un parent qui partageait sa langue et sa culture. Le mariage avec Louis VII, lui, ne sera annulé que quatre ans plus tard, ce qui laisse d’ailleurs peu de place à une longue liaison. L’épisode reste, à ce jour, une zone grise de l’Histoire : ni prouvé, ni tout à fait impossible.

Sources : Jean de Salisbury, Historia Pontificalis ; Guillaume de Tyr, Historia rerum in partibus transmarinis gestarum ; synthèses historiographiques modernes (E. Chadwick, G. Storey) qui appellent à la prudence sur cet épisode.

La croisade échoue militairement. Les tensions conjugales, déjà anciennes, s’accentuent nettement après Antioche. En mars 1152, le mariage est finalement annulé pour consanguinité — Aliénor et Louis étaient cousins au quatrième degré. Leurs filles restent légitimes, tandis qu’Aliénor récupère l’intégralité de son duché.

1151–1152

Un nouveau mariage, un nouveau destin

L’histoire commence en réalité un an avant l’annulation. En août 1151, alors qu’elle est encore reine de France, Aliénor croise à la cour de Paris un jeune homme de dix-huit ans venu négocier avec Louis VII : Henri Plantagenêt, comte d’Anjou et duc de Normandie, arrière-petit-fils de Guillaume le Conquérant par sa mère, l’impératrice Mathilde. Le portrait qu’en laissent les chroniqueurs est saisissant : trapu, roux, le cou puissant, une énergie électrique et une impatience redoutable — mais aussi un charme et une intelligence politique qui séduisent immédiatement. La légende — que les Plantagenêt eux-mêmes se plaisaient à cultiver — prétendait même que leur lignée descendait du diable en personne. De quoi, sans doute, achever de plaire à une Aliénor lassée de la piété un peu terne de son premier mari.

Les deux se seraient alors entendus en secret pour se marier dès que possible — pendant qu’elle était encore l’épouse de Louis VII. À peine quelques semaines après l’annulation de son premier mariage, le 18 mai 1152, Aliénor épouse Henri à Poitiers, sans même attendre l’aval de son ex-suzerain, le roi de France.

Le trajet jusqu’à Poitiers n’a d’ailleurs rien eu d’une paisible promenade : sur la route, elle échappe de justesse à deux tentatives d’enlèvement — l’une menée par le propre frère cadet d’Henri, l’autre par le fils du comte de Blois — deux prétendants qui espéraient la marier de force pour s’emparer eux-mêmes de l’Aquitaine. Un vrai roman d’aventures.

Zoom sur un destin

Qui était vraiment Henri Plantagenêt ?

Henri est le fils de Geoffroy V d’Anjou, dit « Plantagenêt » à cause du brin de genêt (planta genista) qu’il portait à son chapeau, et de l’impératrice Mathilde, fille du roi d’Angleterre Henri Ier — lui-même fils de Guillaume le Conquérant. Henri est donc l’arrière-petit-fils du conquérant de 1066, et il porte en lui une double revendication : le comté d’Anjou par son père, le trône d’Angleterre par sa mère (contesté depuis des années dans une guerre civile connue sous le nom de « l’Anarchie »).

En épousant Aliénor, il ajoute à cet héritage déjà considérable le duché d’Aquitaine tout entier. Deux ans plus tard, en 1154, il devient Henri II, roi d’Angleterre : à vingt et un ans, il règne déjà sur un ensemble de terres allant de la frontière écossaise aux Pyrénées — que les historiens appellent aujourd’hui, par commodité, l’« empire Plantagenêt », même si ce n’était pas un empire unifié au sens moderne du terme.

Sources : J. Gillingham, The Angevin Empire ; W.L. Warren, Henry II ; Britannica, « Eleanor of Aquitaine ».

1154

Reine d’Angleterre

Deux ans après leur mariage, Henri devient Henri II, roi d’Angleterre. Aliénor est désormais reine d’Angleterre tout en restant, en son nom propre, duchesse d’Aquitaine — un cumul de titres rarissime pour une femme de son temps.

Enluminure médiévale représentant un couple royal couronné entouré de ses enfants

Enluminure médiévale traditionnellement associée à la famille Plantagenêt — un couple couronné entouré de ses enfants, sous un arc orné de figures de dragons.

Un ensemble territorial spectaculaire

Les domaines contrôlés par Henri II et Aliénor s’étendent de l’Angleterre aux Pyrénées. Bordeaux se retrouve au cœur d’un espace politique tourné à la fois vers le continent et vers les îles Britanniques — une position qui façonnera son destin pour les trois siècles suivants.

Carte de l'empire Plantagenêt en 1154, en grand

L’empire Plantagenêt en 1154 : de l’Angleterre aux Pyrénées. Bordeaux, en rouge, rejoint cet ensemble par le mariage d’Aliénor.

1154→ XIVe s.

Pourquoi Bordeaux doit-elle autant à Aliénor ?

C’est ici qu’il faut distinguer l’histoire de la légende touristique. On lit parfois qu’Aliénor aurait « créé le commerce du vin de Bordeaux avec l’Angleterre ». C’est beaucoup trop simple : le vin existe à Bordeaux bien avant elle, la vigne étant présente dans la région depuis l’Antiquité, et le grand essor des exportations vers l’Angleterre se produit surtout aux XIIIe et XIVe siècles, donc après sa mort.

En revanche, son mariage avec Henri Plantagenêt est un tournant politique majeur : il place l’Aquitaine dans une relation durable avec la couronne anglaise et crée le contexte dans lequel les échanges entre Bordeaux et l’Angleterre vont se développer.

1152

Aliénor épouse Henri Plantagenêt.

1154

Henri devient roi d’Angleterre. Aliénor devient reine.

XIIIe–XIVe s.

Le commerce des vins bordelais vers l’Angleterre prend une ampleur considérable.

Du « clairet » bordelais au « claret » anglais

Au fil des générations, les navires chargés de tonneaux quittent Bordeaux pour les ports britanniques et le marché anglais devient essentiel. Le vin bordelais médiéval est souvent plus clair et plus léger que beaucoup de rouges actuels : le terme français clairet donnera le mot anglais claret, encore associé aujourd’hui aux vins rouges de Bordeaux.

Enluminure médiévale montrant un cellier et des tonneaux de vin

Un cellier et ses tonneaux, enluminure anglaise du XIVe siècle.

British Library, via Wikimedia Commons — domaine public

Amphore à vin gallo-romaine exposée au musée Narbo Via

Une amphore à vin gallo-romaine (type Gauloise 4), exposée au musée Narbo Via — le même type de récipient utilisé pour transporter le vin de la région vers l’Angleterre.

Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Le port s’anime, le négoce se développe, la ville s’enrichit — et le mariage d’Aliénor reste l’un des événements qui ont ouvert cette histoire.

1173–1189

Révolte, arrestation, surveillance

Aliénor et Henri II ont huit enfants, parmi lesquels deux futurs rois d’Angleterre : Richard Cœur de Lion et Jean sans Terre. Mais l’alliance politique exceptionnelle d’Aliénor et Henri devient progressivement un conflit familial. À partir de la fin des années 1160, séparée de fait de son époux, Aliénor s’installe à Poitiers — sa région de cœur, celle de son enfance et de son grand-père le troubadour — où elle tient l’une des cours les plus brillantes d’Europe, rassemblant poètes et musiciens autour d’elle, comme lui-même l’avait fait avant elle.

En 1173, plusieurs fils d’Henri II se révoltent contre leur père. Aliénor, en mère aimante et en politique avertie, les soutient ouvertement.

Zoom sur une rébellion

Pourquoi les fils d’Aliénor se sont-ils soulevés contre leur père ?

La légende d’un Henri II simplement « avare » est une simplification, mais elle contient une part de vérité. Henri le Jeune, son fils aîné, avait été couronné roi associé dès 1170 — un titre honorifique sans le moindre pouvoir réel, ni revenus propres, ni terres à administrer. Pendant trois ans, il réclame en vain à son père une autorité correspondant à son rang.

L’étincelle éclate en 1173, quand Henri II décide d’offrir trois châteaux — Chinon, Loudun et Mirebeau — à son plus jeune fils Jean, alors encore enfant, dans le cadre d’un contrat de mariage. Ces places fortes appartenaient pourtant, en théorie, à l’héritage promis à Henri le Jeune. Pour ce dernier, c’est la goutte de trop : il s’enfuit chez Louis VII, son beau-père, bientôt suivi de ses frères Richard et Geoffroy.

Aliénor, qui gouvernait l’Aquitaine en son nom propre et voyait avec inquiétude son fils préféré Richard traité comme un simple exécutant, choisit de soutenir ses fils plutôt que son mari. Elle tente de les rejoindre déguisée en homme, mais est interceptée en chemin par les troupes d’Henri II — et c’est là que commence sa longue mise à l’écart politique.

Sources : Revolt of 1173–1174, synthèse historiographique (Barlow, Jones, Purser) ; W.L. Warren, Henry II.

La rébellion échoue et Henri la fait arrêter. Pendant près de seize ans, elle vit ensuite sous une surveillance étroite, principalement en Angleterre. Il ne faut pas imaginer un cachot : son rang de reine lui assure une maison et un certain confort. Mais sa liberté de déplacement et son activité politique sont sévèrement contrôlées, jusqu’à la mort d’Henri II en 1189.

1189–1199

Le retour d’une reine flamboyante

La mort d’Henri II, en 1189, rend à Aliénor sa liberté à près de soixante-dix ans passés — un âge canonique pour l’époque. Son fils Richard devient roi. La dernière partie de sa vie est peut-être la plus étonnante : Aliénor redevient une actrice politique de premier plan, presque une régente de fait.

Zoom sur une amitié brisée

Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste

Avant de devenir l’ennemi juré de la France, Richard fut un temps son allié le plus proche. En 1187-1188, en pleine querelle avec son propre père Henri II, Richard se rapproche du jeune roi de France Philippe Auguste. Le chroniqueur anglais Roger de Hoveden rapporte cette scène restée célèbre : les deux hommes « mangeaient chaque jour à la même table, dans le même plat, et la nuit, leur lit ne les séparait pas » — au point qu’Henri II, inquiet de cette proximité, multiplie les messagers pour rappeler son fils auprès de lui.

Selon les usages du XIIe siècle, partager un lit entre hommes de rang n’avait rien d’inhabituel : c’était un geste politique, un signe de confiance et d’alliance, comparable au baiser de paix. Rien, historiquement, ne permet d’affirmer une relation amoureuse — mais l’anecdote a nourri bien des interprétations depuis.

Cette alliance de jeunesse ne survit pourtant pas à la troisième croisade. Philippe Auguste, arrivé en Terre sainte avec Richard, rentre en France par avance, officiellement malade — en réalité pour profiter de l’absence du roi d’Angleterre et grignoter ses terres continentales. À son retour, Richard découvre la trahison. Les deux anciens compagnons passeront les cinq dernières années de la vie de Richard à se faire une guerre acharnée, jusqu’à la mort de ce dernier en 1199.

Sources : Roger de Hoveden, Chronica ; J. Gillingham, Richard I ; synthèses sur la question de l’interprétation moderne de cette relation.

Richard passe l’essentiel de son règne hors d’Angleterre, notamment pendant la troisième croisade, et sa mère assure la régence et défend ses intérêts avec une énergie intacte. Lorsqu’il est capturé sur le chemin du retour et retenu contre rançon, c’est encore Aliénor qui organise sa libération.

Richard meurt finalement en 1199, blessé lors du siège de Châlus, en Limousin. Son frère Jean sans Terre lui succède. Aliénor continue pourtant de voyager sans relâche : presque octogénaire, elle traverse encore les Pyrénées pour aller chercher elle-même sa petite-fille Blanche de Castille — fille de sa propre fille Aliénor, reine de Castille — et la ramener en France pour l’unir au futur Louis VIII. Blanche deviendra la mère de Saint Louis : par ce mariage, le sang d’Aliénor coule jusque dans la lignée capétienne qu’elle avait quittée.

1204

La fin d’une vie exceptionnelle

Aliénor termine sa vie liée à l’abbaye de Fontevraud, en Anjou, et meurt en 1204, à plus de quatre-vingts ans — un âge presque inouï pour l’époque. Son gisant est toujours visible dans l’église abbatiale, près de ceux d’Henri II et de Richard Cœur de Lion.

Gisants d'Aliénor d'Aquitaine et d'Henri II à Fontevraud

Les gisants d’Aliénor et d’Henri II, côte à côte à Fontevraud — un couple que la vie a séparé, que la mort a réuni.

Photo : Wikimedia Commons, CC BY-SA

Cette représentation est devenue l’une des images les plus célèbres d’Aliénor : une femme de pouvoir figurée non avec une arme ou un sceptre, mais avec un livre ouvert entre les mains.

Aujourd’hui

Que reste-t-il d’Aliénor à Bordeaux ?

Le Bordeaux du XIIe siècle a en grande partie disparu sous les transformations successives de la ville. Le palais de l’Ombrière, associé pendant des siècles au pouvoir ducal puis royal à Bordeaux, a notamment été détruit.

Représentation ancienne du palais de l'Ombrière à Bordeaux

Le palais de l’Ombrière, résidence des ducs d’Aquitaine puis des rois d’Angleterre à Bordeaux — aujourd’hui disparu.

La cathédrale Saint-André, elle, demeure : c’est le lien le plus tangible avec Aliénor, toujours au cœur de la ville malgré des siècles de transformations architecturales.

Son héritage est aussi moins visible et pourtant omniprésent : dans l’histoire du port, dans les relations séculaires entre Bordeaux et les Britanniques et, bien sûr, dans l’histoire internationale du vin.

À Bordeaux, Aliénor n’est pas seulement un personnage du Moyen Âge : elle permet de comprendre pourquoi l’histoire de la ville dépasse depuis longtemps les frontières de la France.

Remonter encore plus loin dans l’histoire de Bordeaux

D’Aliénor aux origines antiques : découvrez comment tout a commencé, bien avant les ducs d’Aquitaine.

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Trois lignées, un même sang

Pour s’y retrouver entre Capétiens, Plantagenêt et ducs d’Aquitaine, voici les trois familles qui se rencontrent dans l’histoire d’Aliénor, et ce que leur union a produit.

Maison capétienne Louis VI → Louis VII, 1er mari d’Aliénor
Maison d’Aquitaine Guillaume IX (troubadour) → Guillaume X → Aliénor
Maison Plantagenêt Guillaume le Conquérant → Henri Ier → Mathilde → Henri II, 2d mari d’Aliénor
↓ ↓ ↓

Union d’Aliénor et Henri II (1152) — huit enfants, dont :

Richard Cœur de LionRoi d’Angleterre
Jean sans TerreRoi d’Angleterre
Aliénor d’AngleterreReine de Castille
Blanche de CastillePetite-fille — mère de Saint Louis

Diagramme simplifié à visée pédagogique.

Arbre généalogique complet

Trois maisons, six générations

Bleu pour les Capétiens, corail pour les Plantagenêt, navy pour la maison d’Aquitaine. Faites défiler horizontalement pour voir l’arbre en entier.

Maison d’Aquitaine
Guillaume IX« le Troubadour », duc d’Aquitaine
Guillaume X ⚭ Aénor de ChâtelleraultDuc d’Aquitaine
Maison Plantagenêt
Guillaume le ConquérantDuc de Normandie, roi d’Angleterre
Henri Ier d’AngleterreFils du Conquérant
Mathilde l’Emperesse ⚭ Geoffroy V d’AnjouDite « Plantagenêt »
Maison capétienne
Louis VI « le Gros »Roi de France
Louis VIIRoi de France, 1er mari d’Aliénor
Aliénor d’AquitaineDuchesse, reine de France puis d’Angleterre
⚭ 1137
Louis VII1er mari
Aliénor d’Aquitaine
⚭ 1152
Henri II2d mari

Après l’annulation, Louis VII se remarie avec Constance de Castille (deux filles, pas de fils), puis avec Adèle de Champagne — dont il aura enfin un fils : Philippe Auguste, futur roi de France.

Aliénor + Louis VII
MarieComtesse de Champagne
AlixComtesse de Blois
Aliénor + Henri II
Henri le JeuneRoi associé
MathildeDuchesse de Saxe
Richard Cœur de LionRoi d’Angleterre
GeoffroyDuc de Bretagne
AliénorReine de Castille
JeanneReine de Sicile
Jean sans TerreRoi d’Angleterre
Louis VII + Adèle de Champagne
Philippe II AugusteRoi de France
Otto IVFils de Mathilde — empereur du Saint-Empire
Arthur Ier de BretagneFils de Geoffroy — rival de Jean sans Terre
Blanche de CastilleFille d’Aliénor de Castille
⚭
Louis VIIIFils de Philippe Auguste
Louis IX — Saint LouisFils de Blanche de Castille et Louis VIII

Dans les veines de Saint Louis coule à la fois le sang d’Aliénor d’Aquitaine et celui des rois capétiens qu’elle avait quittés en 1152 — la boucle est bouclée.

Petit vocabulaire français

Vous apprenez le français ? Voici quelques mots utiles pour parler de l’histoire d’Aliénor.

une duchesse — femme qui détient un duché ou épouse d’un duc
un duché — territoire placé sous l’autorité d’un duc ou d’une duchesse
une héritière — personne qui reçoit un héritage
le règne — période pendant laquelle un souverain règne
la cour — entourage d’un souverain
un vassal — personne liée à un seigneur dans le système féodal
un troubadour — poète-musicien du Moyen Âge occitan
une croisade — expédition militaire et religieuse médiévale
un tonneau — grand récipient, notamment utilisé pour le vin
le négoce — activité commerciale d’achat et de vente

Découvrir Bordeaux à travers son histoire

Apprendre le français en immersion, ce n’est pas seulement étudier la grammaire. C’est aussi comprendre les lieux où la langue est parlée, entrer dans une cathédrale en sachant ce qui s’y est passé, marcher dans une rue en imaginant la ville médiévale et découvrir pourquoi Bordeaux est devenue Bordeaux.

Lors d’un séjour avec Bordeaux French Immersion, l’histoire, la culture, la gastronomie, le vignoble et la vie quotidienne deviennent autant d’occasions de pratiquer le français en situation réelle.

La prochaine fois que vous passerez devant la cathédrale Saint-André, vous saurez ce qui s’y est joué il y a près de neuf siècles.

Sources et pour aller plus loin

Sources générales : Université Bordeaux Montaigne / Les Voies d’Aliénor, Abbaye royale de Fontevraud, Encyclopaedia Britannica, World History Encyclopedia, J. Gillingham (The Angevin Empire, Richard I), W.L. Warren (Henry II), E. Chadwick. Les sources spécifiques aux épisodes les plus débattus (la rumeur avec Raymond de Poitiers, les raisons de la révolte de 1173, la relation Richard-Philippe Auguste) sont indiquées dans les encarts « En savoir plus » correspondants. Les crédits photographiques figurent sous chaque image ; toutes proviennent de Wikimedia Commons (domaine public ou licences CC BY-SA).

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